Textes

De quelques règles du jeu


Le temps en tant que durée et l’espace en tant que territoire posent la question de comment les occuper.

Etant donné un temps

Abandon. Que se passe-t-il quand on prend son temps ou quand on le perd ? Ralentir le geste, laisser faire et étirer le temps, l’absence de tension que supposent ces actions peut-elle se communiquer à la forme? Lors d’un étirement de l’action dans le temps, le dessin lui-même prend acte de la lenteur, le tracé devient sinueux comme peut l’être le cours d’une rivière tel En musardant dans Le dessin sans peine.

Instantané. Au contraire d’un temps qui s’étire, le temps peut être comprimé, ramassé, pour donner à voir par exemple simultanément toutes les figures humaines éparses au fil des pages d’un journal (Entre nous dans Bonjour la presse).

Pause. Enfin, une proposition peut-être soumise à l’épreuve du temps. Dans une série de vidéos, le temps et le mouvement sont prédéterminés: 30 secondes en plan fixe. Ce dispositif laisse place à tout ce qui peut arriver dans un laps de temps et un champ spatial prédéfinis, rien n’est prévu, rien n’est provoqué, il s’agit d’un simple enregistrement. Dans une autre proposition (Imprégnations dans Epuiser), est déléguée au temps le soin de déposer toute l’encre contenue dans un feutre sur une pile de feuillets. A chaque fois, le processus est conditionné par le temps.

Chorégraphies

Après le temps, il y a une dimension de déplacement de territoires qui opère. Ainsi, tout comme on fait un pas de côté pour changer de point de vue ou de place, les frontières se déplacent. Celles qui séparent par exemple le mur de l’image exposée ou l’endroit de l’envers, l’objet de l’image, ou encore le dessin de la photographie. Ces déplacements de statut sont fréquents dans la série Le dessin sans peine. Vous voyez un dessin et pourtant, c’est une photographie. Une image ? C’est son envers. Une surface ? C’est un objet.

Inversement, au lieu de déplacer des territoires, un moyen d’en générer est d’en faire le tour. Réunir, rassembler ce qui est dispersé, épars dans le temps et l’espace autour d’un invariant, en faire une collection, un inventaire, tel est le propos des séries de la catégorie Inventorier, des collections de banalités relevées dans le journal (D’une grande banalité), de mots d’argots pour désigner l’argent (Au gaspillage).

Positions. Comment se développe spatialement un dessin? Cette question a été examinée dans la série Déplacer à partir de postulats tels que dessiner de près ou de loin en s’approchant ou en se reculant du support. Cela a donné lieu à des protocoles définissant des positions précises de la main, du corps, de l’outil ou du support, en découlaient des déplacements possibles ou impossibles, orientés et limités. Le dessin se définit par les limites de l’espace qu’il a pu conquérir par ces procédés et enregistre aussi quelque chose de ce avec quoi il a été paramétré, par exemple un caractère organique issu des contraintes corporelles ou une précision venue de la proximité du dessinateur.

L’extension est aussi un paramètre opérant. Il y a extension quand le propos d’un dessin est de multiplier un motif pour occuper le plus grand territoire possible selon différentes modalités, c’est le cas pour les dessins de la série Déplacer. L’enjeu n’est pas dans l’invention ou la mise en tension de formes, mais dans la progression du dessin et son mode de propagation. Poussée à sa limite, cette forme d’extension devient un débordement, dans A côté, un seuil est franchi, le dessin se poursuit coûte que coûte, en dehors des frontières du carnet.
L’extension en tant que débordement, dépassement, excès, prend d’autres formes, de l’épaisseur et du relief dans un dessin comme Pilosité et Larmes, par usure du papier due au frottement excessif de la bille du stylo ou par adjonction de post-it. Plus qu’un principe, elle est un moteur pour repousser les limites du possible.

D’autres postures sont revendiquées telles l’économie de moyens.

Minimum et maximum

Tout d’abord la notion d’économie régit les moyens matériels. Le principe du minimum, associé parfois à celui du maximum est très souvent convoqué. On le rencontre à plusieurs niveaux, tout d’abord dans le choix des matériaux, des supports et des outils. Par commodité, on prend ce qui tombe sous la main, crayons, stylos, feutres, carnets, un matériel réduit au minimum qui permet de mettre en place rapidement un projet. Mais aussi par goût des choses du quotidien, humbles et polyvalentes et ce qui tombe sous la main pourra aussi être des post-it, des journaux, des fèves, de la vaisselle en plastique…

Ensuite, comme pour Etant donné un temps et Chorégraphie, le principe du minimum s’applique aux modes opératoires. Il s’agit de réduire, de vider, désaturer, effacer, gommer. Il y a déjà tant et trop d’images, d’objets, d’informations. Cherchons l’évidence ou l’efficacité par le dépouillement, retranchons. Ce principe est appliqué de manière littérale dans En creux, un journal dont le contenu, images et textes, est supprimé pour ne laisser que les marges de papier blanc, telle une dentelle, ou dans En moins des gobelets et bouteilles en plastique dont le maximum de matière a été retranchée pour les dématérialiser ou encore dans la série Minimum, qui évolue par soustraction d’éléments (les motifs puis les supports), le dessin se déplaçant vers les éléments destinés à les accrocher: ruban adhésif, punaise et pince. L’effacement est aussi un moyen de reconfigurer du sens, comme dans la série Les raturés où le texte d’une page de journal est barré méthodiquement, ne laissant qu’une catégorie de mots lisibles (Souffrir, Mourir, Chair, …). Cette notion du minimum se retrouve aussi dans les titres donnés : En creux, En moins, Epuiser, Chut, Minimum ou encore est signifiée par son contraire: Encombrement, En saturant. Car un autre moyen de réduire est paradoxalement d’accumuler, de densifier, de saturer jusqu’à l’annulation du sens. Dans la série En saturant, la proposition Bleu aux reflets est un dessin au stylo bille tellement dense qu’on ne perçoit plus que la surface bleue unie, monochrome, apparemment vidée de toute gestualité et signification.

Imprévus

Enfin, il y a une curiosité pour la forme en tant que manifestation, trace d’une expérience. Comme on l’a vu, cette expérience peut être temporelle, spatiale, elle engage presque toujours le faire artistique dans ses fonctions opératoires. Mais il y a aussi de l’intérêt pour l’expérience avec sa part d’aléatoire, d’impondérable et d’inattendu. Ainsi la production finale non seulement renvoie au processus qui l’a engendré, jusqu’à en être parfois le sujet, mais réinvestit cette part imprévisible; la série Le dessin sans peine fonctionne sur ce principe, le papier, sous la pression répétée et intense du stylo se déforme, s’enroule et cette plasticité du support est prise en compte dans l’évolution de la série. La démarche se joue ainsi entre programme et hasard.

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